Extrait, tome 2

« J’ai peut-être agi comme un vrai connard, mais contrairement à lui, moi je ne me joue pas de toi. »

Eugène Winchester, Sous l’emprise de John Smith

Prologue

J’espère qu’un jour tu pourras me pardonner.

M.

Chapitre 1

Londres, South Kensington 1758

  • Vous êtes ignoble !

Marion Prettygrew fusilla du regard l’homme assis devant elle. Il avait eu le culot de venir les menacer, elle et sa famille, dans sa propre maison. Cet air suffisant qu’il affichait sans vergogne lui donnait envie de le gifler.

  • Ne faites pas cette tête, ma chère, nous nous connaissons que depuis cinq minutes à peine. Pourquoi ai-je l’impression que vous me détestez ?

John Smith lui avait répondu de sa voix chaude et posée. D’un geste élégant et calculé, il appuya le coude gauche sur le bras du fauteuil et déposa son menton sur son pouce. Son regard l’étudiait, la jaugeait sans ciller, établissant le rapport de force entre eux. Jamais de sa vie, elle n’avait eu affaire avec un homme si inconvenant. Ne sachant trop que faire, elle jugea qu’il valait mieux s’abstenir de toute réaction trop virulente. Pourtant, l’envie de lui lancer son thé au visage la démangeait, mais elle n’en fit rien. Elle le laissa l’observer à sa guise, espérant ne pas laisser transparaître ses craintes.

Après un moment, qui lui apparut une éternité, son visiteur se décida enfin à entrer dans le vif du sujet.

  • Comme je vous l’annonçais plus tôt, avant que vous n’exprimiez si bien votre dégoût pour ma personne, votre père n’a pas respecté les termes de notre accord. Puisqu’il semble s’être évaporé dans la nature sans avoir laissé de traces, je n’ai aucune autre alternative que de me tourner vers vous, lady Prettygrew.
  • Pourriez-vous m’éclairer sur le type d’accord que vous avez avec mon père, monsieur Smith ?
  • Bien sûr. Voyez-vous, votre père me doit une petite fortune.
  • Une petite fortune ? Cela m’apparaît impossible, lui répondit-elle en haussant le menton.

Elle ne connaissait cet homme ni d’Ève ni d’Adam. Il s’était imposé chez elle et maintenant il lui lançait à la figure que son père lui devait de l’argent. Pensait-il qu’elle était aussi stupide ? Elle avait besoin de bien plus que de simples paroles pour croire à son histoire.

Nullement surpris qu’elle se braque face à cette annonce, il sourit pour lui-même et glissa sa main dans son toupet pour retirer la mèche qui avait glissé devant ses yeux.

  • Vous ne semblez pas être au fait que le duc de Ross a un sérieux penchant pour les courses de chevaux. Je ne parle pas ici de ces futiles courses du dimanche, mais plutôt de ces courses clandestines où les mises sont très élevées. Vous savez, celles où votre avenir se joue en moins de vingt secondes. Là où vous gagnez ou perdez tout.
  • Si je lis bien entre les lignes, mon père ferait partie de la deuxième catégorie. J’imagine que la petite fortune qu’il vous doit prétendument, représente une jolie somme. Je doute qu’un homme tel que vous gaspille de son précieux temps à se déplacer pour une cagnotte dérisoire, dit Marion.
  • Un homme tel que moi ? Il haussa un sourcil et afficha de nouveau son sourire arrogant. Je vous en prie, dites-moi s’en plus. Dois-je me sentir insulté ou flatté ? se moqua Smith.

Elle inspira pour se contenir. Elle s’impatientait et il se plaisait à jouer avec ses nerfs. Ne pouvait-il pas simplement lui divulguer le montant de la dette de son père et mettre fin à son supplice ?

  • De quelle somme parlons-nous ?
  • Vingt mille livres, répondit Smith en étudiant sa manucure.

Pensait-il vraiment qu’elle était assez stupide pour le croire sans l’once d’une preuve ? N’importe qui peut se présenter et prétendre qu’on lui doit de l’argent.

  • Il va sans dire, c’est une jolie somme, dit-elle en saisissant sa tasse de thé. Vous vous doutez bien, monsieur Smith, qu’il me faudra bien plus que votre parole pour considérer réellement que vous dîtes la vérité. Il doit bien y avoir une preuve de ce que vous avancez ?

L’éclat soudain de son regard la laissa perplexe. Y décelait-elle de l’admiration ?

  • Habituellement, les jeunes ladies sont facilement impressionnables. Tout le contraire de vous, ma chère, vous ne vous laissez pas berner par de simples affirmations.

John Smith glissa sa main à l’intérieur de sa veste pour en retirer une pièce de papier. Tout en gardant son regard fixé au sien, il la déplia, la déposa sur la table et du bout de son index, la glissa dans sa direction.

Marion feint de ne point être captivée par le document et pourtant elle se languissait de le lui arracher des doigts et d’en connaître son contenu. La mettant au supplice, son visiteur pris tout son temps pour reprendre appui contre le dossier de son fauteuil. Ce n’est qu’une fois fait que, telle une lady, elle déposa doucement sa tasse et agrippa le morceau de papier entre ses doigts.

Son cœur rata un coup. C’était une catastrophe.

Comme en témoignait la signature de Magnus Prettygrew au bas du document, Smith semblait réellement dire la vérité. Le montant de la dette était énorme et ne correspondait pas du tout à celui inscrit dans ses registres. C’était supposément dix mille livres qui avaient disparu, non vingt !

En effet, c’était en mettant de l’ordre dans les livres de comptes, que Marion avait constaté que son père dépensait sans compter. Au début, elle avait pensé qu’il entretenait une maîtresse. Ce qui était plausible étant donné qu’il s’absentait plusieurs soirs par semaine. Elle en avait conclu que soit, il la couvrait de cadeaux, soit elle lui faisait effrontément les poches.

Après un certain temps, la situation devint alarmante et elle n’eut d’autre choix que d’affronter son père à ce sujet. Au rythme où l’argent quittait les coffres, ils ne pourraient plus se permettre de garder la maison de Londres. Bien qu’elle ait tenté à plusieurs reprises de lui faire entendre raison, son père avait chaque fois habilement esquivé ses questions. Plusieurs tentatives infructueuses plus tard, son père avait atteint la limite de sa patience et lui avait rudement fait comprendre que cela ne la regardait aucunement.

Fâcheusement, ses craintes et interrogations étaient restées sans réponses jusqu’au jour où cet intrus s’imposa dans sa maison. Le duc étant absent, Smith avait insisté auprès de leur majordome pour qu’elle lui accorde une audience.

Voilà où elle en était. Son monde et sa vie, tel qu’elle les connaissait, s’écroulaient.

Voilà ce que John Smith, elle ne crut pas un seul instant que ce soit son vrai nom, était venu lui annoncer.

Seigneur… papa, qu’est-ce que tu as fait ?

Elle détourna son regard vers l’extérieur pour observer un couple qui se promenait. Ayant besoin de quelques instants pour assimiler qu’il était maintenant de sa responsabilité de sauver l’honneur de sa famille, Marion inspira afin de se donner du courage. Dirigeant son attention sur son visiteur, elle fixa ses iris noisette sur le visage de l’homme prétentieux, mais non sans charme, devant elle.

Lui, qui ne semblait pas être un enfant de chœur.

Se gardant de le toiser, Marion n’envisageait toujours pas comment une femme de vingt-deux ans, sans mari et sans fortune, pouvait arriver à les sortir de ce pétrin.

  • Je n’arrive pas à concevoir comment je pourrais vous être utile monsieur Smith. Je n’ai aucun accès à l’argent de mon père, lui dit-elle en déposant la preuve sur la table.
  • Peut-être, ne le vous réalisez-vous pas encore, mais je sais exactement comment vous allez vous y prendre pour effacer son ardoise.

Fronçant les sourcils, elle appréhendait de savoir à quoi il faisait allusion.

  • Faites-moi grâce de vos lumières, monsieur, le sollicita Marion d’une voix mal assurée.
  • Vous auriez tort de vous sous-estimer, lady Prettygrew. Il se trouve que vous possédez des atouts rarissimes.

Smith la reluqua effrontément, affichant un sourire carnassier sur son visage. Gênée, elle sentit le rouge lui monter aux joues. Il n’insinuait tout même pas qu’elle s’abaisserait à devenir sa catin ?

  • Oh ! Vous n’osez tout de même pas suggérer que… que…
  • Calmez-vous, ma chère ! Bien qu’ils soient alléchants, ce n’est pas des atouts de votre corps dont il est question. C’est plutôt une de vos relations qui m’intéresse.

Une de mes relations ?

  • En fait, poursuivit Smith, j’ai perdu des sommes considérables à cause de cette personne et cela nuit à mes affaires. C’est là que vous m’êtes utile et vous allez m’en débarrasser.

Marion devint livide lorsqu’il pointa son doigt vers elle.

  • Respirez ma chère ou vous allez vous évanouir. Rassurez-vous, je ne vous ordonne pas de prendre une vie. Vous vous contenterez de faire fuir la vermine.

Marion fronça les sourcils d’incompréhension.

  • Faire fuir la vermine ? Je… je ne m’explique pas. Qu’attendez-vous de moi ?
  • Vous êtes une jeune femme intelligente lady Prettygrew, vous trouverez bien le moyen d’y arriver. Vous pouvez utiliser tout ce qui se trouvera à portée de mains, répondit Smith, laissant glisser son regard sur sa poitrine.

Elle croisa les bras pour se protéger de son odieux examen.

  • Et si je refuse ?
  • Ne me faites pas perdre mon temps, milady. Nous savons tous deux que vous allez m’obéir bien gentiment.

Toute trace de malice avait quitté son visage et ses yeux la mettaient au défi de se rebeller. Elle déglutit difficilement. Son maître chanteur savait qu’il la tenait, qu’il l’avait prise dans ses filets. Marion ne voyait pas quel autre choix se présentait à elle. Si elle ne le faisait pas, son père sombrerait et sa famille serait traînée dans la boue.

  • Vous êtes un être ignoble, lui dit Marion écœurée.
  • Oui, vous avez déjà établi ce fait.
  • C’est insensé, je… je ne pourrai jamais faire cela. Il doit bien y avoir une autre solution, monsieur Smith. Je ne suis pas en position de vous aider.
  • Vous trouverez bien, ce n’est pas comme si vous aviez un autre choix.

Il venait de l’acculer au pied du mur. Elle allait devoir faire une chose épouvantable. La réputation de son père et de sa famille serait sauvée, mais à quel prix ? Si elle réussissait, qu’arriverait-il ensuite ?

Elle devait vendre son âme au diable et cela, jamais elle ne parviendrait à se le pardonner. Elle maudissait le duc d’avoir été si faible.

John ne cessa de la fixer de son regard pénétrant. Ses yeux, bridés tel un félin, étaient d’un bleu irréellement pâle qu’on aurait dit qu’il venait d’outre-tombe. Oppressée, Marion désirait uniquement qu’il quitte sa demeure au plus vite.

Tentant de retrouver sa contenance, elle récupéra sa tasse et prit une gorgée de son thé, espérant seulement que ses tremblements passent inaperçus. Elle ne voulait, sous aucun prétexte, lui laisser voir à quel point elle était terrorisée. De lui confirmer qu’il avait une certaine emprise sur elle. Jamais elle ne lui donnerait cette satisfaction.

Elle eut un léger mouvement de recul lorsqu’il se pencha pour appuyer ses coudes sur ses genoux. Il leva un bout de papier dans sa direction pour ensuite le lancer nonchalamment sur la table basse devant lui.

  • J’ai des yeux et des oreilles partout, lady Prettygrew. Ne faites pas l’erreur de me sous-estimer.
  • Vous me menacez ! ?

Scandalisée, elle n’avait pas été en mesure de retenir sa surprise. Il ne s’en prendrait tout de même pas à elle ?

  • Je souhaite seulement m’assurer que vous saisissez bien le sérieux de la situation dans laquelle vous êtes plongée, ma chère. Inutile de vous préciser que tout ceci doit rester entre nous, n’est-ce pas ?
  • Inutile, en effet, monsieur, répondit Marion entre ses dents.
  • Bien ! Je vous laisse donc à vos occupations.

John Smith se leva et ajusta son manteau. En effectuant un bref examen de sa tenue, Marion réalisa que son entreprise aussi malhonnête soit-elle, devait être très lucrative. Coupés à la dernière mode, ses habits lui donnaient l’apparence du parfait gentleman de bonne famille. Comble de malheur, il était aussi un très bel homme. Mais tout ceci n’était qu’un leurre, car sous la surface, ne se cachait nul autre que Lucifer en personne.

Il était sur le point de franchir le seuil de la porte lorsqu’il s’arrêta.

  • Lady Prettygrew ?
  • Monsieur Smith.

Sans même daigner la regarder, il lui dit :

  • Vous n’avez qu’une semaine et pas un jour de plus.

Elle baissa les yeux sur le papier qui la narguait depuis la table en bois. Ses doigts se relâchèrent autour de sa tasse. Le bruit de la porcelaine, qui volât en éclat, couvrit les pas de son persécuteur. Sur la carte, laissée par Smith, était inscrit le nom de la personne qu’elle allait devoir donner en pâture à ce monstre.

Une semaine.

Elle avait une semaine pour sauver son père.

Une semaine avant qu’elle ne doive abandonner tout ce qu’elle avait toujours connu.

Car jamais elle ne se pardonnerait ce qu’elle s’apprêtait à faire.

Le trahir.

Lui.