Extrait, tome 3

« Ne m’abandonne pas. »

Alexander Winchester

L’inconnu de Maidstone

Prologue

Maidstone, Royaume du Kent, 1758

Assise sur un rondin autour du feu, Cassidy savourait son verre de gin. Les airs de guitare se succédaient au gré des musiciens, auxquels chacun apportait sa touche personnelle à l’atmosphère festive de cette chaude soirée de juin. Pour les gitans, la vie était un chant. La musique rythmait chaque instant de leur existence, qu’il soit heureux ou triste.

Fidèles à leurs traditions, les Hill avaient célébré le solstice d’été. Pour eux, cette journée était le symbole de la renaissance, de l’abondance et d’un passage vers une nouvelle étape. La nuit était tombée depuis un bon moment déjà quand Cassidy leva les yeux vers le ciel pour regarder la pleine lune.

Cet astre avait toujours eu beaucoup d’effet sur elle, comme s’il lui permettait de canaliser son énergie, amplifiant ses propres capacités.

Elle était ce qu’ils appelaient une rêveuse. Elle arrivait à voir l’avenir dans ses songes. Ceux-ci lui apparaissaient généralement sous forme de métaphore et il n’était jamais facile pour Cassidy de les décortiquer. Quelquefois, ces présages s’avéraient être des avertissements et grâce à eux, ils avaient à maintes reprises évité de fâcheuses situations.

Elle maudissait ce don autant qu’elle le vénérait.

Bercée par le chant des hommes et des femmes, cette scène familière, qu’elle revivait tous les soirs depuis qu’elle était née, la reposait. Étant sur le point de se retirer, Cassidy jeta un dernier coup d’œil protecteur sur le groupe qui l’entourait. Un mélange hétéroclite dont seulement deux âmes avaient de véritables liens de sang avec elle. Outre son frère Thomas et sa grand-mère, abuelita, comme elle l’appelait affectueusement, c’était ce qu’elle avait de plus près d’une famille.

Camouflant un bâillement de sa main, elle se leva et fit signe à Thomas qu’elle s’en allait. Longeant la rivière Medway, elle laissa ses pas la guider vers sa demeure. Petit à petit, elle arriva à distinguer les murs de la structure de bois, pour finalement pousser la porte et s’y engouffrer.

C’était exigu, mais c’était chez elle, sa maison. Meublée sobrement, elle avait tout ce dont elle avait besoin. Un lit, somme toute douillet, était habillé d’un patchwork dont les coloris et les motifs égaillaient la pièce. L’âtre, l’attrait principal de son logis où les braises du dîner se consumaient doucement, était orné d’une énorme branche qui avait été lavée par les eaux de la rivière. Disposée sous l’unique fenêtre, s’y trouvait une table et tout près une commode. Un tapis avait été placé de façon qu’à sa sortie du lit, il lui soit évité d’entrer en contact avec la fraîcheur du sol.

C’était par les divers tissus colorés qu’elle y avait ajouté sa touche personnelle, créant de la sorte son havre de paix, l’unique endroit où elle pouvait enfin être seule. Habillant la fenêtre de rideaux rouges et son lit de multiples coussins aux textures variées, l’ensemble transpirait l’exotisme et la féminité de sa propriétaire.

Cassidy déposa son verre sur la table et retira son foulard, libérant ainsi sa longue chevelure. Glissant sa main dans ses boucles noires, elle soupira d’extase tant ce simple geste lui fit du bien. Reportant à nouveau son regard sur la pleine lune, elle tira une chaise et s’y assied pour l’admirer. Dans le ciel sans nuage, sa brillance était telle qu’il était inutile d’allumer une chandelle pour y voir clair.

Le bras sur le dossier de la chaise et un pied remonté sur l’assise, elle peignit sa crinière de ses doigts. Incapable de résister plus longtemps à son attraction, elle attrapa son tarot de Marseille et se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Fixant toujours l’astre lunaire, elle brassa machinalement les cartes, réfléchissant à sa situation.

Depuis que ses parents l’avaient quittée cinq ans auparavant, Cassidy endossait à elle seule le rôle de chef. Elle n’avait pas revendiqué ce poste, il s’était plutôt imposé à elle, tout naturellement.

La première année, le groupe comptait tout au plus vingt personnes. Au fil des saisons, la famille s’était agrandie. Des cousins, des connaissances et même des inconnus s’étaient joints à eux, fournissant leur expertise pour la récolte, la chasse et prenant part aux affaires, assurant ainsi leur subsistance. Pour survivre, tous devaient participer.

Ils avaient des alliés et parfois même des ennemis. Les gitans n’étaient pas toujours considérés d’un bon œil. Certains ne voyaient en eux que des voleurs, des contrebandiers, des bohémiens sans le sou ou encore des brigands prêts à vendre leur âme à quiconque ayant besoin de faire régler leurs sales besognes.

Ils étaient un peu tout cela et d’honnêtes gens à la fois.

Malgré ce que la vie leur apportait comme épreuves, elle menait ses troupes d’une main de fer dans un gant de velours. La survie de son clan, de sa famille, reposait sur ses épaules et par moment, le poids de ses responsabilités s’avérait être lourd pour une seule personne.

Ce que j’aimerais avoir quelqu’un sur qui m’appuyer, qui serait assez fort pour m’accompagner, me seconder.

Tel un éventail, elle étendit les cartes devant elle, puis en pigea une de sa main droite.

L’empereur.

Un être de confiance, quelqu’un de sûr croiserait sa route. Elle plaça la carte sur sa gauche et pigea à nouveau.

La papesse.

Elle eut un moment d’hésitation lorsqu’elle retourna cette seconde carte, plissant les yeux d’étonnement face à ce tirage. Il lui faudrait faire preuve de prudence, ne faire rien d’irréfléchi. Prendre le temps de peser le pour et le contre, user de patience. Sur sa route se présenterait une personne sage et agréable possédant l’harmonie et la sincérité, deux aspects importants dans une relation.

N’était-ce pas ce qu’elle avait toujours souhaité ?

Son regard erra encore un moment sur cette dame qui, assise le dos bien droit sur son trône, semblait lui cacher davantage de mystères. Cassidy la déposa à sa droite et pigea à nouveau avant de la positionner au sommet de la croix qu’elle était en train de créer.

Le soleil.

Rester positive était de mise. Cet arcane du tarot symbolisait les valeurs telles que la fidélité, la liberté, mais surtout la vérité. Il incarnait aussi une vie de couple épanouie et enrichissante.

Piochant encore une fois dans son jeu de cartes, celle-ci lui révèlerait la réponse à sa question.

Le jugement.

Quelqu’un se présenterait et cette personne serait celle qui partagerait sa vie. Pas seulement un second, mais bien un être cher, un amoureux, un homme émotivement impliqué avec qui le poids de ses responsabilités en tant que chef serait allégé. Ce serait lui, le témoin de sa résurrection en qualité de femme, d’épouse.

Cette lecture la laissa pensive un moment, puis elle déposa finalement la carte au bas de la croix.

Son regard toujours fixé à l’homme ailé qui jouait de la trompette, Cassidy avait empoigné son pendentif, geste qu’elle effectuait instinctivement lorsqu’elle réfléchissait. À l’effigie d’un œil, ce bijou en or avait en son centre, une pierre turquoise en guise d’iris. Celui-ci était surplombé d’une couronne de plumes.

Cadeau d’abuelita, ce bijou faisait partie de la famille et était transmis de femme en femme depuis des générations. Depuis qu’il lui avait été confié, jamais il n’avait quitté la sécurité et la chaleur du sillon entre ses deux seins.

Le faisant machinalement glisser de gauche à droite sur la chaîne, elle le porta à ses lèvres et l’embrassa avant de piger l’ultime carte.

La mort.

Elle allait tourner le dos au passé et regarder vers l’avant.

Sa vie, telle qu’elle la connaissait, allait être perturbée, positivement.

Cassidy allait devoir ouvrir l’œil, car son homme, ce partenaire tant espéré se présenterait bientôt.

Chapitre 1

Paris, 1758

La douce sensation d’une main qui se baladait sur la peau nue de son torse le tira lentement de son sommeil. Alexander tourna la tête et son visage se retrouva enfoui dans une crinière parfumée. Si une femme était allongée à ses côtés, c’était qu’encore une fois l’histoire se répétait.

Sans même ouvrir les yeux, il savait à quoi ressemblerait la scène autour de lui ; aux vestiges d’une autre de ces soirées endiablées.

Depuis son arrivée à Paris, jouir des plaisirs de la vie était devenu son mantra. En fait, son ami Dean et lui avaient découvert que cette ville était tout indiquée pour appliquer cette nouvelle philosophie. Depuis, les deux comparses multipliaient les occasions de s’enivrer. Vraisemblablement, la dernière soirée n’avait pas fait exception.

Prenant soin de ne pas réveiller la femme allongée contre lui, il repoussa doucement son corps afin d’être en mesure de se redresser. Assis, il put enfin prendre conscience de l’endroit où il se trouvait.

Le désordre total régnait dans la pièce. Cette soirée avait dû être mémorable en son genre. Un couple dormait parmi les multiples cadavres de bouteilles vides qui jonchaient le sol. Pour seul vêtement, l’homme ne portait que son pantalon et la femme, sa mince chemise. Les restes de leurs habits étaient éparpillés autour d’eux.

Détournant le regard sur sa gauche, il haussa un sourcil étonné à la vision des deux femmes enlacées sur la méridienne. Au pied de celles-ci somnolait un homme qui visiblement avait revêtu une robe et dont la propriétaire se trouvait probablement sur le canapé.

À l’évidence, tout ceci n’était point l’image de la bonne société, mais plutôt celle d’une sauterie de bas étage.

Un tambour lui martelait le crâne et Alexander se passa la main sur le visage en soupirant d’exaspération.

Bonté divine, tu as abusé, mon vieux.

Depuis son départ de Londres, il avait eu le besoin viscéral de se perdre, de s’engourdir les sens pour oublier. Oublier que la carrière à laquelle il aspirait n’était en fait qu’une pure supercherie.

Il avait découvert malgré lui que de défendre un accusé lors d’un procès juste et équitable, n’était rien d’autre qu’un spectacle monté de toutes pièces. Les individus qui se faisaient appeler avocat n’appliquaient en rien la loi. Ils étaient plutôt passés maîtres pour négocier des accords, vendant à prix fort le droit à la liberté ou à la prison. Créant leur propre justice.

Écœuré, il avait pris la mer et depuis il se noyait un peu plus chaque jour. Compte tenu de la dépravation qui l’entourait en ce moment, il ne pouvait que constater qu’il avait probablement touché le fond.

Non loin de lui, il repéra un morceau de tissu blanc qu’il identifia comme étant sa chemise. Gisant en boule sur le sol, il se pencha pour la récupérer et la passa péniblement. Ce simple mouvement accentua le martèlement dans sa boîte crânienne.

Foutu whisky.

Rejetant d’un geste de la main ses cheveux en bataille qui lui couvraient le visage, il se leva en geignant. Chambranlant, Alexander inséra les pans de sa chemise dans son pantalon, tentant tant bien que mal de remettre de l’ordre dans son apparence. Tournant lentement sur lui-même, il ne pouvait nier l’effet de l’alcool qui coulait encore dans ses veines et stoppa son geste à la vue de la scène devant ses yeux.

Couché à plat ventre, son meilleur ami dormait avec pour seuls vêtements, sa chemise et ses bas, son pantalon s’étant visiblement fait la malle. Au centre du lit sommeillait la demoiselle à la crinière couleur des blés qui un instant plus tôt, avait la tête posée sur sa poitrine. À l’évidence, tous les trois avaient partagé le même lit.

Nom de Dieu, mais qu’est-ce qui s’était passé ?

Se pinçant l’arête du nez, il tenta de forcer son cerveau à se remettre en marche et à lui rejouer cette soirée. Bien qu’il ne détesterait pas goûter à une partie de jambes en l’air à trois, il préférerait et de loin, que cela se passe avec deux femmes. Il grimaça à la possibilité d’avoir partagé cette femme avec son meilleur ami.

Rien. Sa mémoire dormait toujours.

C’en était trop. Exaspéré par cette énième gueule de bois, il décréta que tout cela devait cesser.

Il devait se reprendre en main, tout cela avait assez duré.

Alexander contourna le lit et poussa son ami du bout du pied.

  • Dean.

Seul un grognement émergea du corps avachi sur le lit. Alexander le poussa plus énergiquement cette fois.

  • Allez lève-toi, il faut partir d’ici.
  • Maman… laissez-moi encore cinq minutes.

Alexander leva les yeux au ciel. Son ami ne semblait pas être en meilleur état que lui. Bon Dieu qu’il avait soif. Recherchant des yeux quelque chose à boire, il dut se rendre à l’évidence qu’il n’y avait que de l’alcool dans la pièce.

Combattre le mal par le mal.

Il saisit alors la bouteille de whisky et en but une bonne rasade. Il grimaça de dégoût et poussa son ami à nouveau.

  • Dean, je pars… avec ou sans toi, dit-il en s’essuyant la bouche du revers de la main.
  • Ce n’est pas la peine de t’énerver. Je viens, geignit Dean qui en roulant sur le côté parvint péniblement à se redresser.

Maintenant qu’il était éveillé, Dean laissa son regard errer dans la pièce et siffla d’admiration. Ébahi par le libertinage qui transpirait de cette pièce, il pivota sur lui-même pour en observer chaque parcelle. En prenant appui sur sa main, il effleura quelque chose. Son œil fut attiré par le galbe d’une jambe féminine. Remontant le long de cette interminable peau satinée, il s’arrêta sur un minuscule bout de tissu. Ce qui lui servait de sous-vêtement avait peine à dissimuler la naissance de la courbe de sa fesse.

Dean mordit dans son poing et tourna la tête vers Alexander.

  • Mais quelle femme !
  • Rassure-moi, on n’a pas…, Alexander pointait tour à tour son ami, la demoiselle et lui.
  • Que se passe-t-il, Al ? Tu n’as aucun souvenir de cette soirée inoubliable ?

Alexander le fixa. Aucune image, le néant total habitait toujours sa mémoire et il fronça les sourcils, secouant la tête négativement.

  • Tu étais si saoul que tu t’es endormi avant même qu’elle parvienne à détacher ton pantalon, répondit Dean en se moquant de lui.
  • Cela explique pourquoi ma tête veut éclater. Et vous avez fait ça pendant que je dormais ?

Haussant le sourcil, il avait posé la question en appréhendant sa réponse.

  • Tu l’as bien regardée ? dit-il en pointant la femme sur le lit. C’est une vraie beauté et comme je ne voulais pas qu’elle remette ses charmes en question, je me suis dévoué.

Alexander fut envahi par une soudaine lassitude, il récupéra sa veste et d’un geste de la main, pointa la sortie.

  • J’ai besoin de prendre l’air.
  • Aide-moi d’abord à retrouver mon pantalon, dit Dean en cherchant autour de lui.

À contrecœur, il balaya le sol des yeux pour rapidement dévier vers le lit et il s’attarda sur la femme qui y était allongée. Appréciant les jolies courbes qu’il devinait facilement sous le tissu léger qui les recouvrait, Alexander se frotta la nuque, ayant peine à croire qu’il était tombé ivre mort devant cette divine créature. Décidément, il devait cesser de boire.

  • Le voilà ! s’exclama Dean en tenant son pantalon à bout de bras comme s’il exposait le prix de la victoire.

D’un geste du menton, Alexander dirigea la discussion vers la crinière blonde derrière son ami.

  • Encore une chance qu’elle se soit retrouvée entre nous deux, la seule l’idée d’avoir dormi à côté de toi pratiquement à poil…

Alexander en frissonna d’horreur.

  • Al, je sais faire la différence entre la peau douce d’une femme et des fesses poilues, lui répondit Dean en enfilant son pantalon.
  • Je n’ai pas les fesses poilues ! s’indigna Alexander.
  • Non ?

Dean se figea en mettant sa botte. Il fixa son ami et un masque d’incertitude couvrit soudainement son visage.

  • Dis-moi que tu n’as pas une morsure sur la fesse droite, lui demanda-t-il, inquiet.

Alexander fronça les sourcils, puis le dégoût transforma son faciès. Se débattant avec les boutons de son pantalon, il le descendit pour examiner son postérieur tout blanc. Le rire qui résonna à son oreille lui confirma que l’on se foutait de sa gueule.

  • Tu n’es qu’un sombre crétin !
  • Même si j’ingurgitais tout l’alcool du monde, Winchester, je serais toujours en mesure de faire la distinction entre le derrière d’un mec et celui d’une femme, se moqua son ami en lui assénant une tape fraternelle sur l’épaule.

La demoiselle bascula sur le dos. Dans cette position, sa chemise pressait ses seins, mettant en évidence ses mamelons qui pointaient. Elle s’étira et laissa échapper un soupir de bien-être.

  • Une nuit mémorable, souffla Dean en enfilant sa veste.

Bien que ce fût loin d’être désagréable, cela avait assez duré. Depuis six mois qu’il se perdait et se voilait la face avec des artifices. Il était maintenant temps d’agir en homme et de cesser ces folies.

  • On rentre, lâcha Alexander.
  • Oui, oui, je sais, tu n’arrêtes pas de me le répéter.
  • Non, on rentre, chez nous. En Angleterre.